Chloé Savoie-Bernard — Savant Patchwork

Chloé Savoie-Bernard m’a donné rendez-vous sur le Plateau-Mont-Royal, à l’Esquina, bar à café sur Papineau, coincé entre Ça décoiffe, salon de coiffure, et La Tulipe, boîte de nuit. Un p’tit coin simple pour un café, tables en chêne massif, banquettes dans la vitrine, plancher en merisier, mur damier et ampoules suspendues. Ça se veut un café de quartier chaleureux. La faune urbaine circulait, sifflait son expresso court au coin du bar.

Je me suis attablée à la vitrine. Entre les mains, le livre rouge. Non pas le Liber Novus de Jung ni celui de Mao, mais DES FEMMES SAVANTES, son premier recueil de nouvelles. Un petit livre qui s’est constitué par lui-même au fil des années, selon Chloé. Simplement portée par l’envie d’écrire sur des filles, sur des femmes qui lui ressemblent et qui nous ressemblent tous. Avant son arrivée, je voulais m’imprégner des mots. Être à marée haute. Les deux premières phrases ne sont pas d’elle, mais révèlent le processus créatif de l’auteure :

« Zoé est une femme douée, il n’y a aucun doute. C’est nettement insuffisant, au-dessous de tout pour prendre la parole en son nom.» – France Théoret

« Their problem is that they know too much, but also know that this knowledge protects them from nothing. » – Matias Viegener

Ces deux épigraphes DES FEMMES SAVANTES tournaient dans ma tête au rythme de ma cuiller dans mon latté chaï. Quelle était cette petite voix lancinante et séditieuse qui résonnait dans celle de ces femmes savantes? Quelle était cette petite voix qui me répétait depuis l’enfance que rien n’était jamais assez? Que rien n’était à la hauteur. Que tous les savoirs du monde n’arriveront à rien. Parce que rien ne peut colmater le monde, lui donner une forme stable.

J’en étais à ces réflexions. Depuis ma première lecture DES FEMMES SAVANTES, j’étais étourdie par la voix de ces femmes que le Rien hypnotise. Femmes friables qui ont besoin de l’autre pour se sentir entières. Quand l’homme se retire d’elles après l’amour, elles éclatent en fragments sans aucun lien pour leur redonner forme à partir d’elles-mêmes. Mais aussi femmes fortes, car obstinées à déterrer le sens là où il y a un terreau fertile, les deux mains plongées dans l’humus, à tomber et à se relever comme chutent les filles des immeubles d’Hochelaga dans « prévision météorologique ». Elles tombent, se fracassent, mais remontent.

 

des filles tomberont des fenêtres

crachin dans villeray mile end hochelaga […]

sortez vos parapluies

elles s’écraseront lourdement au sol

époussetteront la cendre de leurs robes

pour remonter chez leurs amants

les jambes tordues par l’impact

les coudes les genoux

les paumes en sang

de la garnotte plein leurs blessures

elles remonteront quand même

et les garçons qu’elles rejoignent

mettront sur leurs corps accidentés

des band aids mickey mouse              

— ROYAUME SCOTCH TAPE

 

Assise sur la banquette, en attendant Chloé, je ne me suis pas contentée du petit livre rouge, j’ai ouvert ROYAUME SCOTCH TAPE. Le recueil de poèmes dans ma main gauche, le recueil de nouvelles dans ma main droite, je me suis rendue compte à quel point sa prose et sa poésie dialoguaient. À travers les nouvelles, les poèmes, naissaient d’autres poèmes, d’autres nouvelles. Un kaléidoscope intertextuel. D’autres voix font écho à la sienne : France Théoret, Nelly Arcan, Sylvia Plath, Josée Yvon. Ses sœurs qui sont « des perles irrégulières », ses mères, ses Gorgones comme elles les nomment dans FEMMES SAVANTES, des voix fortes de sa génération, marquées par les mêmes obsessions pour la mort, pour la vie où Éros et Thanatos se font de l’œil en une sarabande pleine de sensualité. Parce que la quête de sens est intrinsèquement liée au parcours littéraire de Chloé Savoie-Bernard. Quel est le sens de la vie? Mais surtout, de la vie à travers la sensualité, le désir sans fond, le sexe qui nous arrache à nous-mêmes, la douleur d’aimer et d’être aimée. Ne faut-il pas tester les limites? Voir où nous pouvons aller dans la destruction de nous-mêmes?

 

« M’aimerais-tu encore même si je coupe mes bras juste avant de venir chez toi, que les plaies que je ne laisse jamais cicatriser s’ouvrent lorsqu’on fait l’amour, Oui, tu m’aimes peu importe, tu me répètes, mais, M’aimeras-tu toujours même si je pleure chaque fois que je jouis, tu me dis, Oui, tu m’aimes toujours, Oui, tu m’aimes toujours plus, peu importe le sang et mes envies de mourir. » — DES FEMMES SAVANTES

 

Mais il y a aussi une lueur chez ces femmes savantes qui fait écho à la première nouvelle du recueil « Tu baignes dans la lumière », l’apprentissage d’être soi et de se remplir à même sa propre existence :

 

« J’ai claudiqué souvent, mais il s’agit peut-être seulement de me tordre les chevilles, d’aligner mes genoux, mes chevilles et mes pieds pour arrêter de marcher à côté de moi, pour marcher dans mes propres pas. » — DES FEMMES SAVANTES

 

À travers l’œuvre de Chloé Savoie-Bernard, une question fondamentale se pose : « Qu’est-ce que c’est que d’être enfermée dans un corps de femme? »

 

La critique d’Hugues Corriveau parue dans Le Devoir me revient en mémoire et ses interrogations d’homme face aux constats lucides de l’auteure de ROYAUME SCOTCH TAPE et de FEMMES SAVANTES :

« Regarder les filles tomber, voilà le vrai sujet : être mère et comment ne pas l’être. Comment survivre à un accouchement comme à une baise d’un soir, comment résister à l’effondrement du corps las? Comment ne pas être l’attendue maternelle, l’amie confrontée, la femme allant de vie en vie comme en des couloirs ou des chambres chagrinées? »

Sommes-nous toutes, à l’heure où les pussy-grabbers sont président, des résistantes de la dissolution?

 

Et c’est là qu’elle est entrée.

Chloé Savoie-Bernard.

 

Elle a traversé le rideau et elle est entrée sur scène. Je l’ai reconnue tout de suite. Ses cheveux de laine, sa dégaine de doctorante. Elle s’est dirigée au bar, s’est commandé son kit à thé – planche de bois trouée pour la théière, petite tasse design.

Tout est affaire de décor.                                           

Voulait-elle observer les feuilles de thé se déployer comme des nénuphars noirs, image forte de sa nouvelle « Retrouvailles » où tout est une histoire de thé infusé, où l’amertume des corps des anciens amants râpe les âmes? Mais l’enjeu n’était pas le même. C’est d’elle qu’on allait parler.

Élégante avec son long foulard rose et son manteau, elle attendait son thé. Avait-elle deviné que j’étais là, dans la vitrine, à l’observer? Savait-elle que c’était moi? Forcément! J’avais ses deux bouquins dans chaque main. Mais son regard ne déviait pas du comptoir. Elle attendait son thé.

La planche entre les mains, souriante, elle s’est dirigée immédiatement vers moi. Si j’avais un mot pour la présenter, je dirais : raffinement. À l’image de l’une de ses femmes savantes, son eye-liner gris tiendrait sa promesse : celle de refléter ce dont elle a envie que je voie en elle.

 

« En approchant mon visage de la glace, je me suis aussi rendu compte que mon eye-liner était toujours sur mes paupières, la ligne miraculeusement aussi intacte que la veille, et je me suis dit qu’il fallait que j’arrête d’être aussi pessimiste. Si Lancôme tenait ses promesses, probablement que la vie le pouvait aussi; si Lancôme ne me décevait pas, peut-être que rien ne le devrait. Pas même – et surtout pas – moi. » — DES FEMMES SAVANTES

 

J’ai découvert que Chloé Savoie-Bernard, malgré son jeune âge, porte un regard sans concession sur le monde, sur la littérature et sur elle-même. Le tout étant indissociable. Comme elle le dit dans « La minute baise-livres » : « Comme moi-même je suis quelqu’un de grandiloquent… », je dirais que « Grandiloquence » est le terme exact pour parler de Chloé.

 

Elle m’a parlé de Montréal, de son doctorat sur la poésie féministe québécoise des années soixante à quatre-vingts qu’elle a entrepris à l’Université de Montréal, de son premier recueil de poèmes ROYAUME SCOTCH TAPE qu’elle a publié à l’Hexagone en 2015 suivi de son premier recueil de nouvelles DES FEMMES SAVANTES publié aux Éditions Triptyque en 2016, de son père haïtien et de sa mère acadienne aux cheveux roux et aux yeux verts, de sa grand-mère de l’Île-du-Prince-Édouard. Et pendant qu’elle me parlait de sa dédicace « À Mike Tyson » – elle a dédicacé ROYAUME SCOTCH TAPE à Mike Tyson! – et qu’elle me dévoilait qu’elle aimait vraiment Mike Tyson, que ce n’était pas une joke, qu’elle était juste un peu obsessive, qu’elle regardait beaucoup, beaucoup de documentaires sur lui, car c’est un immense personnage violent, mais père de famille en amour avec ses enfants, qui a vécu une histoire de vie tragique – sa petite fille de quatre ans s’est coincé le cou dans le câble d’un tapis roulant d’entraînement, c’est son frère aîné qui l’a découvert étranglée –, et qui a une toute petite voix, Mike Tyson a une voix de fille et qu’il apprivoise les pigeons voyageurs, je me suis dit : « Comment puis-je mettre du grain au portrait, de la texture, faire vivre l’obsession? » Puisqu’ « obsession » est un mot clé pour décrire Chloé Savoie-Bernard.

 

Obsession pour Mike Tyson.

Obsession pour les corps.

 

« Et beaucoup, beaucoup, beaucoup de corps en morceaux. Les corps, ceux qui sont morts, ceux que l’on a connus et puis qui partent, celui avec lequel on est pogné et qui occupe un espace auquel on ne peut se soustraire, qu’on le veuille ou non… Les corps, c’est un peu mon obsession. » — ROYAUME SCOTCH TAPE

 

Obsession pour l’intertextualité.

« Je suis obsédée par l’intertextualité. Autant dans la recherche que dans la création. Parce que j’aime vraiment ça lire. C’est vraiment ce qui est important pour moi. Alors je me demande ce qui se passe avec tous les textes que je lis. Qu’est-ce qu’on fait avec toutes nos lectures? Comment ça se digère? Comment toutes les histoires qu’on a lues, comment tous les discours qui ont été dits, selon quelle architecture ça se reconstruit à l’intérieur? »

À la fin de son premier recueil de poésie, une note adressée aux lecteurs marque le pacte de lecture : « Ce recueil comporte des citations directes, détournées ou traduites librement de ces œuvres. » Empruntées à plusieurs voix, ces citations tracent le relief de ROYAUME SCOTCH TAPE : de Mona Latif-Gattas au sublime « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » de Stig Dagerman en passant par Aznavour « Tu es for me for me formidable ».

Pour ce qui est DES FEMMES SAVANTES, le titre parle de lui-même. Chloé développe une théorie explicite à ce sujet qu’elle nomme : l’esthétique du vol et de la trahison. Un adage très connu me revient : « Un fou qui sait qui est fou, est-il fou? » Peut-on dire que le vol du titre d’une illustre pièce de théâtre écrite par un auteur si connu qu’une métaphore de la langue française a été érigée en son nom est un vol? LES FEMMES SAVANTES de Molière versus DES FEMMES SAVANTES de Chloé Savoie-Bernard. Un vol de haute voltige. Je ne peux que m’incliner devant pareille audace.

Les heures passaient, le soleil zénitait à l’horizon et perçait la froidure de février. À travers la vitrine, une petite chaleur. Un enveloppement. Un confort. Je serais restée là, toute l’année, dans la vitrine à voir décliner les saisons, mais surtout à écouter Chloé se raconter comme elle empile les vers les uns sur les autres pour magnifier le réel. Il y avait chez elle quelque chose d’esthétique comme si elle se peaufinait elle-même autant que les mots, matériau brut sculpté afin de lui donner une nouvelle forme. C’est alors que j’ai compris qu’elle était dans la filiation de ses « sœurs [qui] sont des perles irrégulières » :

 

je me souviens des longues promenades avec virginia

des biscuits que j’ai appris à cuisiner avec sylvia one cup of oatmeal

a lot of butter and a lack of hope

in everything i do

elle riait et nous les regardions

gonfler dans le four plus tard […]

nelly et moi faisions la paire

insécable au parc laf sur la terrasse du bily kun

— ROYAUME SCOTCH TAPE

 

Alors oui, je me souviendrai de cet avant-midi dans la vitrine d’un petit café sur Papineau où le soleil dévoilait les tropismes, ce qui se donne à voir, mais nous échappe malgré nous. Je me souviendrai de sa théorie de l’esthétique du vol et de la trahison, cette idée de reprendre ce qui existe déjà pour le faire sien comme une pièce de théâtre vraiment connue, si connue que le vol n’est plus une trahison, plutôt un emprunt à tonalité comique, n’est-ce pas? Puisque rien n’est caché et tout est assumé.

Mais, avant de tourner la page, de regarder Chloé enfiler son foulard rose et disparaître derrière les planches d’Esquina et le rideau de Molière, j’avais une dernière question : « Pourquoi cette citation de Josée Yvon comme épigraphe à ROYAUME SCOTCH TAPE? » Même la question était insuffisante, j’ai eu besoin de l’entendre, mettre du son aux mots, et d’une voix incertaine, j’ai lu :

 

« Mon amour je ne guérirai jamais

Si tu me fourres dans ma blessure »    

 

Quelques secondes de silence. Le silence est une faïence délicatement ouvragée, le rompre à un moment inopportun provoque des disharmonies difficilement conciliables. Alors oui, j’ai respecté le silence des deux vers uppercut, j’ai attendu la voix de Chloé. Dans un souffle, elle m’a dit : « J’aime beaucoup Josée Yvon. » Encore abîmée par les mots, j’ai rajouté : « La femme de Vanier ». Aoutche! Cassée la faïence! « J’aime pas ça quand on dit que c’est la femme de Vanier. Josée Yvon a son propre œuvre qui est différent de Vanier. Je comprends que c’est un couple mythique, mais she has her own person, you know! ». Mais, avec un sourire – qui voulait tout dire : t’es encore sonnée, han? – elle a rajouté : « Il y a un bar qui s’appelle Le Bistro de Paris où il y a souvent des lectures. Dans les toilettes, il y avait ce graffiti-là. Je pense qu’il y a beaucoup de filles qui s’en souviennent à cause de ça. Je l’avais beaucoup en tête quand j’écrivais ROYAUME SCOTCH TAPE. J’y pensais beaucoup. C’était lancinant dans ma tête. »

C’est comme ça que tout commence et tout se termine, ROYAUME SCOTCH TAPE qui porte son écho jusqu’à DES FEMMES SAVANTES et DES FEMMES SAVANTES qui revient habiter le territoire de ROYAUME SCOTCH TAPE, par ces deux vers carrousels qui tournent et tournent dans la tête comme une vieille ritournelle et qui nous hantent à chaque interstice, replis d’âme entre deux mots, et donnent le ton à l’ensemble.

À la fin de la rencontre, un peu étourdie, j’ai regardé Chloé déplier sa dégaine de doctorante, se diriger au bar, déposer son kit à thé sur le comptoir. Je ne sais pas si c’était l’effet du soleil à travers la vitrine ou l’effet carrousel, mais pendant un bref instant, j’ai cru apercevoir une texture comme des filaments de laine dans la lumière, une aura bien personnelle.

 

« Ce qui force la vie

C’est que la lumière est indélébile »    

 

Ces deux derniers vers de Geneviève Desrosiers, tirés du recueil NOMBREUX SERONT NOS ENNEMIS, résument la force tranquille de Chloé Savoie-Bernard. Une force qui marque son œuvre, qui la distingue de ses contemporaines et de ces célèbres suicidées de la littérature, ces femmes savantes pour qui elle voue une admiration sans borne : Virginia Woolfe, Sylvia Plath, Nelly Arcan. Car comme le dit si bien la protagoniste de l'une de ses nouvelless, le suicide est démodé.

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