Maude Veilleux, la fille toujours nue

Discussion de coin de table au sujet de la poésie. Verre de vin blanc à la main, je monologuais à propos de Maude Veilleux. Quand on parle de poésie, ou même quand on n’en parle pas, Maude Veilleux revient immanquablement dans mon discours. Je manque m’étouffer avec ma gorgée quand S. me dit :

— La dernière fois que je l’ai croisée dans un party, à la fin de la soirée elle s’est retrouvée en bobettes.

J’étais ahurie.

— T’as vu ses seins?

Je ne pouvais pas trouver mieux.

— Pfft. Oui.

S. a vu les seins de Maude Veilleux. Et pas moi.

J’en venais presque à détester vivre à Québec et manquer ces soirées montréalaises de poésie des corps. La dernière fois — et la première, d’ailleurs — que j’avais vu Maude, c’était lors d’une causerie que j’animais à la Librairie Pantoute, quelques mois plus tôt, et où elle ne s’est pas retrouvée en sous-vêtements. Plutôt bien mise, il m’a semblé. Ses cheveux raides encadrant son visage, elle portait une robe de coton rouge vin aux manches longues.

Je la reverrais bientôt pour une soirée « vernissage, bière, marche dans Montréal ». Elle m’avait même invité à dormir sur son divan. Je rencontrerais peut-être la Maude Veilleux des livres de poésie crue. La Maude de PRAGUE, pas plus gênée de se mettre à nu dans ses écrits que dans la vraie vie.

***

J’entre à l’Association des Travailleurs Grecs de Montréal où Guillaume — l’Adjutor, le Géant, l’époux de PRAGUE — organise le vernissage de son tout dernier projet, « Providences ». Dans la salle principale, une fille assise sur une scène se brosse les dents. Le domaine de la performance. Je n’ai jamais été à l’aise. N’ai jamais réussi à bien comprendre. Maude avait fait de la performance, avant. D’après ce que j’avais pu voir sur ses blogues, ça tournait surtout autour de l’endurance du corps et de ses limites. Je lui avais demandé où elle en était dans le domaine, et elle m’avait expliqué que, ne sachant pas ce qu’elle pouvait apporter de nouveau à la discipline, elle avait tout simplement arrêté. Je regarde la fille à la brosse à dents et tout à coup une pensée m’irrite : j’espère qu’elle ne s’échinera pas ainsi pendant trois heures. Dans ma poche, mon cellulaire sonne et me sort de ma torpeur : c’est Maude, elle est derrière l’écran flottant au fond de la pièce. Je contourne la scène et me glisse en arrière de l’écran qui cachait bières et victuailles. Bruit de bises, mains chaudes sur mes épaules, sourire fabuleux et chaleureux. Maude Veilleux, la fille qui met tout le monde à l’aise instantanément. Déjà, elle me présente à son cercle. « C’est Paméla, mon amie de Québec. » Je croise des gens dont j’oublie aussitôt le nom. Chaque personne s’arrête pour lui parler. Maude Veilleux que tout le monde connaît. Maude Veilleux qui connaît tout le monde.

Maude Veilleux.

Femme aux multiples visages. Anciennement éditrice de petits zines, maintenant écrivaine, poète et étudiante. Et pour chacun de ces visages, une authenticité époustouflante, une transparence vive et volontaire. Titulaire d’un DEC en arts plastiques au cégep de St-Georges, bachelière en études littéraires à l’Université Laval, barmaid puis libraire puis à nouveau barmaid, elle fait désormais une maitrise à l’UdeM avec Claire Legendre. Je ne sais pas quel âge elle a — je crois qu’elle ne le sait pas elle même, habituée, comme Nelly Arcan, à mystifier. Elle devait m’apporter ses vieux fanzines, mais les avait oubliés. Pas tellement grave. Je savais déjà ce qu’ils contenaient; c’était surtout pour mon plaisir personnel. Je me souviens, d’ailleurs, d’une discussion que nous avions eue sur Facebook au sujet de ses réalisations dans le domaine de la microédition. Elle m’avait dit alors que, plus jeune, elle avait commencé une autofiction intitulée LA CÉLESTE SALOPE. Je n’étais pas au courant, sauf que ledit projet n’avait jamais vu le jour. Quand même : à cette époque, déjà, ce désir d’écrire à partir d’elle. Dans AUTOMNE TON CUL, une de ces petites publications accomplies avec Guillaume (le gars du vernissage, toujours), elle poursuivait dans cette thématique avec des extraits de son journal intime d’adolescente. Je constate que ce zine, paru en 2013 chez C’est beau escabeau, annonçait ce vers quoi elle tendrait par la suite. Ce désir qu’elle avait de dévoiler. De SE dévoiler.

La fille sur la scène a arrêté de se brosser les dents. Elle se roule désormais une quantité phénoménale de clopes. Je pense au lien qui unit la performance des corps et l’écriture de soi. Cette tendance à se pousser à bout pour se découvrir, à entrer dans ses profondeurs pour se trouver, se rencontrer. L’écriture de soi comme une performance intime. Il y a de ça, dans l’œuvre de Maude. Un dévoilement progressif, une révélation personnelle qui évolue au fil de ses publications. D’ailleurs, sur la quatrième de son premier recueil, LES CHOSES DE L’AMOUR À MARDE, on disait son écriture décomplexée, incarnée, s’exposant comme des flashs, des polaroïds du quotidien.

En faisant des recherches, je me suis aperçue que la première instance de ce livre avait d’abord été un fanzine intitulé LES CHOSES DE L’AMOUR À MARDE/TERRITOIRE DE SOLITUDE (dont un extrait se retrouve sur le site de Poème Sale). Publié en 2013 aux éditions de l’Écrou, je ne l’avais découvert que deux ans plus tard alors que je furetais dans la section poésie de la librairie où je travaille. Déjà, les critiques s’entendaient pour dire qu’il s’agissait d’un recueil qui frappait fort, laissait des traces. À l’exception de Sébastien Dulude, qui disait, dans LETTRES QUÉBÉCOISES ne voir dans ce recueil qu’un petit carnet impertinent à dix piastres, ne contenant pas de poésie (1). Après lecture, j’en avais fait un « craque » pour le site de la Librairie. J’écrivais que c’était une poésie tellement crue qu’elle en devenait touchante, étincelante. Qu’elle faisait mal aux yeux en plus du reste.

Nous quittions le vernissage pour nous diriger vers un bar, le Dieu du Ciel. File d’attente de vingt minutes, qu’on nous annonce. Il fait si froid dehors que l’option d’aller ailleurs n’est pas envisageable. Dans l’entrée, je lui parle de l’effet que m’avait fait LES CHOSES, à l’époque. Déjà le titre, je lui disais. Le style de l’écriture. Je ne pensais pas qu’on pouvait écrire comme ça, que c’était seulement possible de faire ce genre de poésie. Tout m’interpellait dans ce « petit carnet impertinent à dix piastres ». Les vers coupés, hachurés, le rythme presque imposé à la Patrice Desbiens (que j’adore et qui m’inspire beaucoup). Mais aussi le vulgaire, le souffle abrasif à la Marjolaine Beauchamp, dont les livres sont, comme ceux de Maude, publiés par l’Écrou. En fait, je ne connaissais pas l’Écrou, maison pourtant réputée pour ses publications poétiques aux voix fortes, aux thèmes incisifs. À l’époque de ma lecture des CHOSES, je découvrais ce qui me plaisait le plus dans la poésie : l’intime, le dévoilement, le choc, le trash, les plaies qu’on ouvre et rouvre sans aucune forme de douceur. Dulude avait tort : la démarche poétique ne se trouve pas dans les poèmes – que certains considèrent faciles à écrire, faciles à lire et ne relevant donc pas de la « vraie poésie ». Elle se trouve dans l’acte même de l’écriture. Parce que la poésie de l’intime trouve son éclat dans cet orgueil qu’on efface, dans cette mise à nu de l’individu et de ce qui le façonne.

Des places se libèrent près de la DJ. On s’installe, on commande des bières et un nacho qu’on partage en parlant du VERTIGE DES INSECTES, sa seconde publication. J’apprends les origines de ce roman qu’elle semble avoir traîné avec elle un bon moment. Pendant son bac, elle travaillait à un fanzine qui s’intitulait MA BLONDE EST AU YUKON. Une ébauche qui n’a finalement jamais vu le jour, sinon dans ce qu’est devenu LE VERTIGE.

L’été suivant sa diplomation, en 2011, elle a été récipiendaire d’une bourse Première Ovation pour un projet d’écriture. Elle a eu pour parrain Éric Simard, éditeur chez Hamac. Comme ils travaillaient bien ensemble, me raconte-t-elle, il lui a proposé de développer son manuscrit en vue de le publier dans sa collection. Trois ans plus tard paraîtra LE VERTIGE DES INSECTES, dont l’éditeur dit qu’il ne ressemble à rien de ce qu’il a pu éditer jusqu’ici.

Dans LE VERTIGE, on suit le quotidien de Mathilde, jeune femme qui perd de plus en plus contact avec la réalité après la mort de sa grand-mère et le départ de son amoureuse pour un stage au Yukon. C’est un roman d’ambiance et d’inquiétante étrangeté. Un livre dans lequel on n’a pas tout à fait accès à Mathilde. On la perd, même, parfois, comme si elle glissait de partout, liquéfiée par tant de langueurs.

Lors de la causerie chez Pantoute, je lui avais demandé pourquoi elle avait choisi de narrer ce récit à la troisième personne alors que le personnage de Mathilde lui ressemblait tellement. Elle m’avait dit qu’à ce moment-là, elle ne se sentait pas prête à se révéler. Au Dieu du Ciel, verre de bière à la main, elle m’explique que si LE VERTIGE partait d’un contexte réel, elle avait décidé, au fil de l’écriture, de s’éloigner de cette réalité. Mon sourcil soulevé disait qu’il y avait quand même, dans LE VERTIGE, ce désir de parler de soi, de se dévoiler par l’écriture, même si c’était camouflé par une narration externe et des noms fictifs.

Cette idée du dévoilement m’amène au teaser de LAST-CALL LES MURÈNES, son deuxième recueil de poésie publié en 2016 chez l’Écrou. Sur YouTube, on peut visionner cette courte vidéo de deux minutes trente où Maude, sur ce qui semble être un balcon ou un toit d’immeuble, enlève un à un ses vêtements jusqu’à se retrouver nue. Quelqu’un a quand même pris la peine de flouter les parties importantes, histoire qu’elle ne soit pas censurée. C’est face à nos deuxièmes verres que le lien entre cette vidéo et son processus créatif me devient évident : c’est ça, l’œuvre de Maude Veilleux. Tout se tient dans ces deux minutes trente là. Ce clip, comme une invitation à la découvrir davantage, qui semble nous narguer un peu. Parce que si elle ose se déshabiller devant une caméra, elle ira certainement beaucoup plus loin dans ses écrits.

Boursière du Conseil des Arts et Lettres du Québec, Maude Veilleux devait écrire sur la Beauce. Comme on l’apprend dans le premier poème de LAST-CALL, Alexandre Dostie (poète viril à la poésie acérée et orale, musicien et ami de Sébastien Dulude, avec qui il joue d’ailleurs) l’a fait avant elle en publiant SHENLEY, quatre mois plus tôt, chez le même éditeur. Ses plans ont alors changé :

« On partage une certaine mythologie, Alexandre et moi, me raconte-t-elle. On connaît les mêmes personnes, on a fréquenté les mêmes lieux. Je doutais de pouvoir rendre l’esprit de la Beauce aussi bien que lui… Donc je me suis concentrée sur mon expérience de fille en Beauce, de fille en ville, de fille un peu perdue partout ».

Presque une bonne chose, au final, car cela lui aura permis de se concentrer sur elle-même, de créer quelque chose d’intime, comme une progression après LES CHOSES DE L’AMOUR À MARDE, une ouverture vers ce qui s’en venait : PRAGUE.

Quand je relis PRAGUE, son dernier roman, j’ai l’impression qu’elle franchit une limite qu’elle n’avait jamais réussi à dépasser avec ses précédents écrits, tous genres confondus. Je m’étais réservé un exemplaire de presse, à l’époque de sa sortie, en août 2016. Avec le recul, aujourd’hui, je suis persuadée que ce livre s’inscrit dans la logique de l’écriture de Maude. Mais au moment où je l’ai lu pour la première fois, j’avais été interloquée par la grande différence entre les deux romans : c’est que PRAGUE, écrit à la première personne, relève d’une précision incroyable, presque de l’ordre du compte-rendu. Les thèmes entre les deux livres se ressemblent, dans la mesure où dans les deux cas, on parle d’amour et d’un rapport confus avec la réalité. Mais le style est travaillé d’une façon tellement contrastante qu’on a l’impression qu’il s’agit de deux auteures distinctes. Je m’étais questionnée sur les raisons justifiant cet écart si grand dans sa plume, et j’avais trouvé ma réponse à même le texte :

« Je sentais le besoin de justifier ma posture littéraire, mon choix d’écrire une autofiction en 2016, surtout dix ans après Nelly Arcan. D’un sens ça allait de soi. C’est ce que je préférais lire, ce qui me touchait. Pas nécessairement l’autofiction, mais les récits de l’intime, ceux qui débordaient de l’espace du livre. Pas de figuration, pas de représentation. Écrire des personnages n’avait plus vraiment d’attrait. Inventer des vies pour quoi faire? (2) »

J’avais reçu PRAGUE comme une claque en pleine face. Dans une critique parue dans Le Devoir, Dominic Tardif avait présenté le roman comme « un acte de courage kamikaze ». Il ajoutait :

« Vertigineusement impudique, […] PRAGUE, deuxième roman de Maude Veilleux, est un aveugle sacrifice de soi sur l’autel de la littérature, une troublante autofiction ».

Toujours dans cet article, il avouait le malaise qu’il ressentait à parler de PRAGUE d’une façon aussi impersonnelle, disant qu’il y avait des livres dont il faudrait pouvoir parler à la première personne, des livres vis-à-vis desquels le moindre masque semblait hypocrite. J’avais, moi aussi, reçu le roman de cette façon. En lisant PRAGUE, on a non seulement le sentiment de plonger dans l’intimité de l’auteure, mais de s’incarner dans sa chair, de tout encaisser de plein fouet. Le lecteur devient voyeur : il a accès aux fichiers-bilans d’une rencontre tellement intense qu’elle donne l’impression de relever du secret. Il se retrouve, d’ailleurs, à faire lui-même partie de ce secret : il est le seul à connaître la vérité, ou, du moins, cette partie de la vérité que la narratrice ose s’avouer à elle-même.

Au Dieu du Ciel, j’ai voulu en savoir plus sur son processus d’écriture, sur ce qui l’avait poussé à produire un roman aussi impudique. On s’entendait toutes deux sur la différence de réception entre la poésie de l’intime et le récit intimiste. Comme si, lorsqu’il s’agit de poésie, le lectorat avait moins tendance à vouloir départager ce qui est fictif et ce qui ne l’est pas. Dans le roman, par contre, le lecteur veut être en mesure de situer sa crédulité par rapport à ce qu’il lit. Comment a-t-elle osé se mettre à nu à ce point, alors qu’elle savait qu’on soulèverait chaque petite pierre afin de reconnaitre la vérité vraie? Elle me raconte qu’à l’époque de la rédaction de PRAGUE, elle ne savait même pas qu’elle était en train de composer un livre. PRAGUE parle pourtant de l’écriture du livre lui-même, que je lui ai signalé. J’apprends alors que le roman est né d’un besoin de se vider la tête, d’une façon plutôt automatique — d’où l’aspect très « rapport de rencontre » du début. Elle avait si peur d’oublier qu’elle couchait immédiatement tout sur papier. Encore cette thématique du rapport avec le réel : elle ne faisait pas confiance à sa mémoire. La littérature pour se souvenir. Mais après? « Après, le livre est devenu un prétexte pour continuer de vivre ». Vivre la relation, vivre l’écriture, vivre tout court.

Pour la suite, j’imagine que le dévoilement mis en place par Maude Veilleux sera encore plus grand. Que les inspirations du réel dans LE VERTIGE, que les vêtements qu’on enlève dans le teaser de LAST-CALL, que l’honnêteté impudique de PRAGUE ne lui suffiront plus. Alors que nous abordons le sujet, elle me dit que la critique du recueil d’Alice Rivard l’avait vraiment secouée. Sébastien Dulude (encore lui!) décrivait SHRAPNELS, publié chez l’Écrou, comme une « confession linéaire et incontinente de 150 pages à travers laquelle le projet poétique ne pren[d] jamais forme (3) » La réponse de la poète sur le blogue des Filles Missiles l’avait emmené à réfléchir au genre de l’écriture de soi. Alice Rivard défendait l’idée que de parler de ses émotions à travers la poésie allait au-delà de la force d’expression et devenait un geste politique, porteur d’un message qui dénonce cette tendance à considérer l’émotivité comme une faiblesse. Selon Maude, Alice Rivard était allée tellement loin dans sa démarche d’écriture qu’elle avait franchi une frontière, quitté le genre. Elle lance le terme « d’autothéorie », terme qu’elle ne sait pas décrire, mais qui semble l’interpeller énormément. À suivre, donc.

Alors qu’on quitte le bar pour aller vers chez elle, je lui parle de S. qui avait apparemment vu ses seins. De cette fois où elle s’est retrouvée en bobettes. Impossible, qu’elle me dit : on ne se retrouve nu qu’aux soirées d’Alexandre Dostie, pendant le Off, et S. n’y a jamais été. (‘Cré S., peut-être en rêve!) Les soirées chez Alexandre Dostie. On en a discuté longtemps, sur le chemin du retour. Une sorte de « safe space » qui se crée, où personne n’a peur de personne. Où le sexe n’est pas une menace à la nudité.

Comme une conclusion à ce besoin de transparence qu’elle a.

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(1) DULUDE, Sébastien, « Merde », dans LETTRES QUÉBÉCOISES, n. 154, 2014, p. 43.

(2) VEILLEUX, Maude, PRAGUE, Québec, Septentrion (Coll. Hamac), 2016, p. 104.

(3) DULUDE, Sébastien, « Enrayer », dans LETTRES QUÉBÉCOISES, n. 164, 2016, p. 47.

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